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Par Hassan El-Khansa, correspondant
Chacune des richissimes pétromonarchies du Golfe suit une politique étrangère propre à ses intérêts, qui transcendent leurs objectifs communs : soutien à des groupes armés, relations avec Israël, guerre au Yémen, aide humanitaire, etc. Depuis la dernière décennie, celles-ci ont procédé à un retournement stratégique de leur politique étrangère, chacune cherchant à s’imposer dans le contexte politique mondial.
Normalisation et trahison
Les pays du Golfe ont longtemps été fidèles à la politique arabe de boycott d’Israël. L’Égypte et la Jordanie ont normalisé leurs relations avec Israël dès les années 1970 et 1990. Si le Qatar et Oman ont établi des relations économiques à partir des années 1990, elles ont été de courte durée, prenant fin à partir de l’an 2000, avec le début de la Seconde Intifada.
Les pétromonarchies ont mené un changement d’attitude vis-à-vis d’Israël à partir des années 2010, s’intensifiant par une normalisation active à partir des années 2020.
Au cours de la décennie précédente, les monarchies du Golfe ont noué des liens discrets avec Israël, mêlant les domaines du renseignement, de l’économie et du sport. En 2014, les Émirats permettent à des athlètes israéliens de participer au Grand slam de judo d’Abou Dhabi, tout en refusant de participer sous leur drapeau et hymne nationale. Néanmoins, ces derniers ont été autorisés lors de l’édition de 2018, la ministre de la Culture israélienne faisant également une visite pour supporter l’équipe israélienne. 2018 voit également le paisible Sultanat d’Oman recevoir la visite de Benjamin Nétanyahou, premier ministre israélien qui rencontre le sultan Qaboos bin Said.
En septembre 2020, la trahison à la cause palestinienne s’officialise : les accords d’Abraham, nommés en honneur du patriarche commun des trois religions monothéistes, sont signés à la Maison-Blanche par Israël, les Émirats arabes unis (ÉAU) et le Bahreïn.
Les Émirats, la puissance qui ne pense qu’à ses intérêts
Les Émirats arabes unis, fédération de sept émirats, où six familles royales sont fédérées et se partagent le pouvoir dans leurs émirats respectifs, ont historiquement été propalestiniens.
Le défunt sheikh Zayed Al Nahyan, fondateur et premier président des Émirats, a toujours été un fier supporteur de la cause palestinienne, refusant toute normalisation avec l’État hébreu et dénonçant leur politique de traitement des Palestiniens. Ce dernier avait accueilli le fondateur du Hamas, le sheikh Ahmad Yassine lors d’une visite en 1998.
En 2010, un incident en apparence anodin a lieu à Dubaï. L’ancien responsable en chef de la logistique du Hamas, Mahmoud Al-Mabhouh, a été assassiné dans sa chambre d’hôtel, vraisemblablement par des agents du Mossad. Le chef de la police de Dubaï de l’époque avait formulé une plainte et des suspects avaient été recherchés par Interpol.
Après le décès du sheikh Zayed en 2004, les enfants de ce dernier ont radicalement transformé leur politique étrangère. En 2020, les Émirats trahissent la cause palestinienne officiellement et participent aux accords d’Abraham. Les ÉAU sont impliqués dans divers conflits. Au Soudan, les Émirats sont accusés de supporter financièrement et militairement les Forces de soutien rapide. Ce groupe rebelle qui est en guerre contre le gouvernement soudanais, est connu pour ses exactions abominables contre des populations civiles, ainsi que pour son contrôle de ressources en or, convoitées par Abou Dhabi. Au Yémen, la participation des ÉAU à la coalition saoudienne contre les houthis n’aura pas suffi, supportant également les sécessionistes du Yémen du Sud jusqu’à leur abolition en 2026 sous la pression saoudienne. Les Émirats cherchent à étendre leur influence régionale et à sécuriser leurs intérêts stratégiques et économiques. À cette fin, ils appuient divers acteurs à travers la région.
Depuis la signature des accords d’Abraham, Israël et Abou Dhabi sont devenus des alliés stratégiques inséparables. Les Émirats sont l’État du Golfe qui collabore le plus étroitement avec Israël désormais. Les échanges économiques, touristiques, militaires et de renseignement, sont ceux de deux États qui ont des relations diplomatiques normales. Passant des dunes et des petites villes côtières aux gratte-ciels et au luxe fulgurant, la capacité des Émirats à maximiser leur potentiel économique et technologique n’a fait que prendre de l’importance. Dans cette perspective, Abou Dhabi s’est rapproché d’Israël, au détriment de la cause palestinienne, ne pensant qu’à ses propres intérêts, soit pour l’obtention de technologies israéliennes, multiplier les échanges économiques et faire face à l’Iran.
Le Qatar : champion du soft power

Petit tant par sa taille que par sa population, le Qatar cherche à s’imposer parmi ses voisins du Golfe. Lorsque Hamad ben Khalifa Al Thani devient émir en 1995, il lance une stratégie de visibilité internationale pour son pays. Le soft power qatari a débuté durant les années 1990 avec la fondation de la chaîne Al Jazeera. À partir des années 2000, celui-ci se développe considérablement pour s’imposer fortement à partir des années 2010 et s’infiltre dans tous les secteurs : achat d’équipes sportives, hôte de la Coupe du monde de 2022, investissements internationaux et dans l’aide humanitaire, diplomatie active et médiations internationales.

Bien que le Qatar n’ait jamais normalisé ses relations avec Israël, l’ampleur des échanges économiques, diplomatiques et sportifs font en sorte que le petit royaume et l’État hébreu établissent de facto des relations. Malgré la politique de boycott d’Israël par les États arabes, cela permet à Doha d’assurer une influence régionale et internationale.
Le Qatar emploie l’aide humanitaire comme l’un de ses principaux instruments de soft power dans diverses régions du monde, dont à Gaza. Cela vaut au petit royaume l’expression « Merci Qatar » dans le monde arabe. Depuis les années 2010, Doha a dépensé des milliards en aide humanitaire pour le petit territoire palestinien qui vit sous blocus, incluant salaires de fonctionnaires, matériels de construction, denrées alimentaires, etc. Le Qatar hébergeant un centre de commandement régional de l’armée américaine, Doha accueille également le bureau politique du Hamas depuis 2012, permettant à l’organisation palestinienne d’agir comme un acteur diplomatique reconnu, malgré sa qualification d’organisation terroriste par les États-Unis. Depuis plusieurs années, il y a un important mouvement de responsables israéliens à Doha. Ceux-ci viennent en tant que médiateurs, le Qatar étant le seul état qui leur permet de négocier avec le Hamas.
Le Qatar est l’État du Golfe qui gère sa politique étrangère de la manière la plus indépendante, prenant toutes les actions nécessaires pour renforcer son soft power. Même quand cela entre en opposition avec les intérêts des autres États du Golfe. De 2017 à 2021, ceux-ci ont cessé leurs relations avec Doha, lui reprochant de s’être trop rapproché de l’Iran, de soutenir les Frères Musulmans dans le monde arabe et de financer des groupes terroristes.
En septembre 2025, l’aviation israélienne a bombardé Doha, pour tenter d’assassiner de hauts responsables du Hamas, alors en pleines négociations sur la guerre à Gaza. Néanmoins, le Qatar a poursuivi son rôle de médiateur entre Israël et le Hamas. Malgré des tirs de l’Iran sur la base américaine située sur leur territoire lors de la guerre de 2025 et de 2026, le Qatar conserve tout de même ses relations avec la République islamique. Nous constatons que le Qatar étire son soft power au maximum afin de maintenir ses relations avec les différents acteurs.
Conclusion
En somme, le revirement de la diplomatie des États du Golfe révèle une politique étrangère désormais guidée par le pragmatisme et les intérêts nationaux avant tout. Les Émirats se rapprochent d’Israël, tandis que le Qatar cherche à être apprécié par tous, les pays du Golfe redéfinissent leur rôle dans un Moyen-Orient où les alliances sont plus flexibles et pragmatiques que jamais.
Dans la deuxième partie, il sera question du Koweït, du Bahreïn et de l’Arabie Saoudite.







