Crédit photo : Photo officielle de la Maison-Blanche par Shealah Craighead, domaine publique, via Wikimedia Commons
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Par Hassan El-Khansa, correspondant

Si certains États du Golfe ont opéré des rapprochements spectaculaires avec Israël ou misé sur leur projection internationale, d’autres adoptent des postures plus nuancées, voire opposées. Du Koweït, qui maintient une ligne ferme en faveur de la cause palestinienne, au Bahreïn étroitement arrimé à l’Arabie saoudite, en passant par Oman et sa diplomatie d’équilibre, cette seconde partie met en lumière la diversité des stratégies à l’œuvre.

Elle révèle surtout un fait central : loin d’un bloc homogène au sein de l’alliance du Conseil de coopération du Golfe, le Golfe est traversé par des logiques politiques différentes, où chaque État tente de préserver sa stabilité, son influence et sa survie dans un environnement régional en recomposition et qui sera certainement marqué par l’actuelle guerre avec l’Iran. Dans cette deuxième partie, nous abordons les petits acteurs du Koweït, du Bahreïn, et d’Oman, ainsi que du grand frère saoudien.

Le Koweït, acteur unique qui demeure ferme

Dans ce contexte, le Koweït s’avère être le loup solitaire. Le petit royaume demeure le seul État du Golfe fidèle au boycott d’Israël, malgré l’expulsion de plus de 200 000 palestiniens hors de son territoire à la suite de la guerre du Golfe, dû au soutien de Yasser Arafat à l’invasion irakienne, ainsi que sa protection garantie par les États-Unis depuis la Guerre du Golfe.

La dernière décennie a vu le Koweït maintenir sa loyauté à la cause palestinienne à plus d’une occasion. Notamment, en 2014, lors d’une conférence sur l’énergie renouvelable à Abou Dhabi, en raison de la présence d’une délégation israélienne. Trois ans plus tard, le président de l’Assemblée nationale du Koweït scandalise la délégation israélienne lors d’une conférence internationale, les poussant à sortir de la salle. Il est accueilli avec honneurs par la société et l’Émir lors de son retour au Koweït.

En 2020, ce dernier fait encore un coup de force public en jetant le précédent Accord du Siècle de Donald Trump à la poubelle lors d’une conférence de l’Union parlementaire arabe, mentionnant qu’il « appartient à la poubelle de l’histoire ». La même année, Trump mentionne que le Koweït sera le prochain pays arabe à reconnaître Israël, ce à quoi le gouvernement koweïtien répond que leur pays sera « le dernier pays à reconnaître Israël », tenant fermement à sa position de boycott d’Israël.

Disposant d’un parlement élu et d’une presse libre, la fermeté du Koweït s’explique par le fait qu’il est la seule pétromonarchie de la région où l’opinion publique exerce une influence considérable. Toute tentative de rapprochement avec Israël pouvant causer un tollé public, la royauté koweïtienne doit équilibrer son pouvoir en fonction de celui des députés et de l’opinion publique. De plus, le pays dispose de la plus large communauté palestinienne des pays du Golfe, s’étant établi depuis les années 1950.

Le Bahreïn, la micro-monarchie qui tient à sa survie

Ce petit État insulaire de seulement 786km2 a participé également au boycott d’Israël par les États arabes. Les premières relations non officielles émergent à la suite des accords d’Oslo, pour finalement normaliser ces dernières avec les accords d’Abraham en 2020.

Bien que la majorité de la population du micro-État soit chiite, la royauté sunnite au pouvoir aliène sa population chiite. Le Bahreïn se retrouve ainsi au cœur de la rivalité chiite-sunnite qui existe entre les États du Golfe, dont l’Iran est l’acteur principal. Les mouvements populaires ont été réprimés à plusieurs reprises, le plus important étant lors des manifestations du Printemps arabe. Le pouvoir avait fait appel aux forces de l’ordre de ses États alliés du Golfe, principalement du voisin saoudien, pour venir écraser les protestations.

Tentes des manifestations brûlées par les forces de l’ordre à Manama, capitale du Bahreïn. 2011. Crédit photo : Bahrain in pictures, CC BY-SA 3.0

La politique étrangère du micro-État insulaire dépend du pouvoir saoudien. Craignant toujours l’influence iranienne dans la région, Manama est prêt à nouer des liens avec tout acteur pouvant supporter le régime répressif d’un si petit pays pour se protéger de toute rébellion.

L’Arabie saoudite : le vaisseau amiral

L’Arabie saoudite, leader du Golfe par sa taille et sa richesse, adopte une politique pragmatique. Aucune normalisation avec Israël, participant au boycott arabe d’Israël et à l’embargo pétrolier de 1973. Le royaume a aussi joué un rôle de médiateur régional, avec l’accord de Taëf en 1989, et l’Initiative de paix arabe en 2002, pour avancer la cause palestinienne. Face au nationalisme arabe, au communisme et à la Révolution iranienne, l’Arabie saoudite renforce sa politique étrangère. Riyad finance le wahhabisme, soutient les moudjahidines en Afghanistan, et des acteurs politiques et militaires sunnites au Moyen-Orient au 21e siècle.

Riyad avait débuté des négociations secrètes pour normaliser ses relations avec Israël en 2023, interrompues après les événements du 7 octobre. En tant que leader du bloc sunnite face à l’Iran, Riyad voit aussi un intérêt stratégique dans le rapprochement avec Tel Aviv, tout comme les Émirats et le Bahreïn. D’ailleurs, le pays a accepté de rejoindre le Conseil de la paix du président américain, ses voisin du Golfe ayant fait de même.

En 2014, la chute du prix du baril de pétrole a poussé le pays à se défaire de son modèle d’économie rentière pétrolière. Après la mort du roi Abdallah en 2015, Salman prend sa place et son fils, Mohammed Ben Salmane (MBS), peu connu du public, accumule rapidement les postes clés pour devenir le prince héritier du royaume en 2017. Ce dernier annonce le plan Vision 2030 et entreprend des réformes sociales et économiques majeures pour une société ultraconservatrice : élargissement des droits des femmes, ouverture culturelle inédite et investissements mondiaux dans des secteurs stratégiques. Il démontre aussi le leadership sunnite du royaume par la guerre contre les Houthis au Yémen, provoquant une crise humanitaire sévère. Malgré la libéralisation de la société, l’autoritarisme se renforce comme en témoignent la répression d’activistes et l’assassinat de Jamal Khashoggi en 2018. MBS, bien que n’étant pas le roi, est désormais celui qui dirige de facto l’Arabie saoudite.

Oman, la figure du bon élève du groupe

Ce paisible pays du Golfe dont on entend peu parler n’est pas à ignorer. Adoptant des réformes graduelles, le sultan demeure prudent quant aux libertés qu’il accorde, tout en maintenant le consensus social parmi ses diverses communautés religieuses et ethniques. Oman est le seul pays du Golfe à avoir adopté une politique étrangère neutre et pragmatique, évitant de s’engager dans les conflits régionaux et joue un rôle de médiateur dans la région, notamment entre l’Iran et les États-Unis. Mascate adopte ainsi une stratégie qui consiste à entretenir des relations équilibrées avec ses voisins tout en diversifiant son économie, contribuant de ce fait à une stabilité unique dans le Golfe. Malgré une visite officielle de Benjamin Nétanyahou, premier ministre israélien en 2018, Mascate n’a pas normalisé ses relations avec l’entité sioniste, demeurant ferme sur son pragmatisme. Oman demeure entre autres le seul État du Golfe qui n’a pas rejoint le Conseil de la paix du président américain.

Les nouvelles trajectoires des pays du golfe

L’évolution du contexte politique et économique du Moyen-Orient a poussé les pays du Golfe à adopter des trajectoires totalement nouvelles dans leur histoire. Que ce soit pour contrer l’influence des Frères musulmans ou de l’Iran, de se rapprocher d’Israël au détriment de la cause palestinienne, ou pour s’imposer à l’international, chacun y trouve son compte à sa manière. Nous pouvons constater autant le luxe fulgurant des Émirats les poussant à s’engager dans toutes les politiques immorales possibles, que le pragmatisme d’autres États qui n’ont pas les mêmes conditions géopolitiques.

Pour en savoir plus : 

Alghoul, Diana. (2021, 19 mai). https://www.newarab.com/news/resistance-honourable-kuwaitis-march-palestine

Alsaafin, Linah. (2020, 14 août). https://www.aljazeera.com/news/2020/8/14/how-did-israel-and-the-uae-get-to-normalising-relations