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Brésil : quand la police mitraille les alentours d’une école publique

 Glauber Sezerino, Basta magazine 

Le 20 juin, dans un quartier populaire de Rio de Janeiro, un hélicoptère de la police a mitraillé les alentours d’une école publique, tuant sept personnes, dont un écolier. Ce drame illustre la violence qui ne cesse d’augmenter partout dans le pays, en particulier les exactions policières et militaires sous prétexte de lutte contre la criminalité et de combat contre un « ennemi intérieur ». « Tout se passe comme si le pays était en état de guerre civile déguisée en affaires courantes de criminalité », estime Glauber Sezerino, co-président de l’association Autres Brésils, dont voici le point de vue.

Le 20 juin dernier, vêtu de son uniforme scolaire, Marcelo Vinicius da Silva, 14 ans, habitant de la Maré, une favela de la zone nord de Rio de Janeiro, est atteint d’une balle dans le dos sur le chemin du collège. Transporté aux urgences avec du retard, le jeune collégien ne résiste pas à ses blessures et décède pendant la nuit, répétant en boucle à sa mère : « Ils n’ont pas vu que je portais l’uniforme du collège !? ».

Marcelo Vinicius est la plus jeune des sept victimes de l’opération menée par la police civile de Rio de Janeiro ce jour-là. L’assaut a été lancé vers 9 h du matin par une centaine de policiers civils, des soldats de l’armée de terre et des agents de la Force nationale escortés par des véhicules blindés et le tout nouvel hélicoptère blindé de la police civile. L’offensive était officiellement dirigée contre des trafiquants de drogue visés par 23 mandats d’arrêt. L’objectif principal était de trouver les personnes suspectées d’avoir assassiné l’inspecteur Ellery de Ramos Lemos, chef des enquêtes au bureau de lutte antidrogue de la police civile.

L’échec tragique de cette campagne militaire qui n’a procédé à aucune arrestation alors qu’elle a mobilisé des centaines de soldats, de l’armement de guerre et des véhicules blindés, met une fois de plus sur le devant de la scène l’un des fléaux majeurs de la vie sociale brésilienne : la militarisation croissante de la sécurité publique.

Rio, São Paulo, zones rurales : un pays en guerre ?

À Rio de Janeiro, ville dont les images de violence imprègnent depuis longtemps l’imaginaire national et international, la sécurité publique est passée sous le commandement d’un général de l’armée de terre depuis février 2018. Malgré une augmentation des ressources budgétaires et humaines, les quatre derniers mois d’intervention n’ont entraîné aucune baisse de la criminalité. Bien au contraire, les homicides et les exactions des forces de l’ordre n’ont cessé de se multiplier : durant cette période, on comptabilise plus de 400 homicides commis par les forces de l’ordre, 23 massacres faisant suite à des opérations de police ou de l’armée, ainsi qu’une hausse du nombre de fusillades (+20 %) et de vols (+5%).

À São Paulo, capitale économique du pays, non soumise à l’intervention militaire, la situation n’est pas meilleure. Les derniers rapports du Forum brésilien de sécurité publique indiquent une forte augmentation des violences policières : si le nombre d’homicides dans l’état de São Paulo est en franche diminution depuis quelques années, ceux commis par des policiers n’ont cessé d’augmenter. Aujourd’hui, les forces de l’ordre sont responsables d’un quart des homicides perpétrés dans l’état.

Loin des grands centres urbains, les conflits liés à la terre sont également fortement militarisés. Les assassinats d’agriculteurs et de paysans sans terre sont en nette augmentation ces dernières années et plusieurs massacres ont été commis par les forces de l’ordre ou avec leur accord.

Tout se passe comme si le pays était en état de guerre civile déguisée

Si les taux de violence ont systématiquement augmenté au Brésil durant la dernière décennie, cela est en partie dû à une intensification brutale de la violence des agents de l’État. Entre 2009 et 2016, 21 892 personnes ont été tuées par des policiers. Entre 2015 et 2017, alors que le taux global d’homicides a grimpé de 5 %, les homicides commis par les forces d’ordre ont eux grimpé de 34 %.

Cette militarisation de la sécurité publique se manifeste également dans les nombreuses déclarations des représentants de l’État et des agents des forces de l’ordre où le champ lexical privilégié est celui de la guerre : des termes et expressions tels que « assaut », « combat », « ennemi intérieur », « campagne militaire » ou « souveraineté nationale » sont monnaie courante. Une symbolique guerrière que l’on retrouve dans la formation et la vie quotidienne des forces de l’ordre, comme en attestent l’usage d’uniformes noirs, d’écussons ornés de crânes transpercés par des couteaux, ou encore l’apprentissage de chansons qui préconisent la mort des ennemis. Tout se passe comme si le pays était en état de guerre civile déguisée en affaires courantes de criminalité.

Le choix de l’ennemi

Comme dans toute situation de guerre, le choix de l’ennemi est un enjeu central. Au Brésil, cet ennemi n’est pas abstrait : il a un visage, une couleur et une trajectoire sociale bien spécifique. L’opération qui a mené à la mort de Marcelo Vinicius da Silva nous le montre très crûment : plus de 100 impacts de balles tirées du haut de l’hélicoptère de la police civile ont été relevés, la majorité dans les alentours immédiats de l’école publique fréquentée par les enfants de ce quartier populaire de Rio de Janeiro.

Ce déploiement d’armes de guerre ne se fait pas dans les quartiers des classes aisées, composées essentiellement de blancs à haut pouvoir de consommation et habitant des complexes immobiliers ultra-sécurisés. Au Brésil, pays à la longue histoire esclavagiste qui a fait le choix d’une société inégalitaire, l’ennemi à abattre est noir, habitant des périphéries du champ social. Peu importe son âge.

 

Palestine : Liberté pour Khalida Jarrar !

Le 2 juillet 2017, avant l’aube, les militaires de l’occupation israélienne ont fait irruption au domicile de Khalida Jarrar. Peu après, elle a fait l’objet d’une ordonnance de détention administrative, c’est-à-dire d’un emprisonnement sans accusation ni procès. Khalida Jarrar est l’une des quelque 450 Palestiniens emprisonnés en détention administrative, un vestige du Mandat colonial britannique repris par l’occupation israélienne pour incarcérer des milliers de membres et de dirigeants politiques de la communauté palestinienne. Actuellement, quelque 6 100 Palestiniens dont détenus dans les prisons israéliennes.

En décembre 2017, sa détention a été prolongée de six nouveaux mois. Et, cette fois, une autre ordonnance militaire déclare qu’elle sera emprisonnée durant quatre mois supplémentaires. Les ordonnances de détention administrative peuvent être émises pour six mois à la fois et elles sont renouvelables à l’infini. Sous le coup de ces ordonnances, des Palestiniens peuvent passer des années en prison d’un seul tenant et ils ignorent quand ils pourraient être libérés, en admettant qu’ils le soient un jour.

Comme le fait remarquer Addameer, « cette pratique de la détention arbitraire constitue une violation grave des lois internationales et des normes des droits de l’homme, tout particulièrement des articles 78 et 72 de la Quatrième Convention de Genève, qui stipule que toute personne accusée a le droit de se défendre. Cette pratique enfreint également l’article 66 de cette même Quatrième Convention de Genève ainsi que les règles fondamentales d’un procès équitable ».

Le 2 juillet, une session du tribunal militaire israélien est prévue afin d’approuver l’ordonnance de détention. Jarrar, à l’instar de tous les détenus administratifs, a boycotté ces séances depuis février, puisqu’elles ne sont que des sessions d’approbation utilisées comme façades pour « cautionner » l’emprisonnement arbitraire des Palestiniens.

Khalida Jarrar est une dirigeante politique palestinienne représentant le Bloc Abu Ali Mustafa, allié au Front populaire (de gauche) de libération de la Palestine au sein du Conseil législatif palestinien. Elle dirige fréquemment et activement des manifestations et des actions populaires pour la liberté de la Palestine, en sa qualité d’avocate de longue date des prisonniers palestiniens et d’ancienne directrice exécutive d’Addameer (association de soutien aux prisonniers et des droits de l’homme), au sein de laquelle elle fait toujours partie du conseil de direction. Elle est également présidente du Comité des prisonniers du Conseil législatif palestinien.

Khalida Jarrar est également active au sein du mouvement des femmes palestiniennes depuis l’époque où elle était étudiante à l’université et où, en compagnie d’autres étudiantes, elle organisait l’opposition à l’occupation. Elle est également une organisatrice en vue des événements de la Journée internationale des femmes en Palestine, en étroite coordination avec d’autres organisations des femmes palestiniennes. « Les femmes palestiniennes sont des partenaires à part entière de la lutte palestinienne », insiste-t-elle.

Khalida Jarrar est profondément engagée dans le combat visant à réclamer devant la Cour pénale internationale des comptes aux dirigeants israéliens responsables de crimes de guerre. Elle est membre d’une commission palestinienne chargée de transmettre à la cour internationale plaintes et dossiers sur les incessants crimes israéliens contre le peuple palestinien, depuis les attaques contre Gaza, la confiscation de terres, la construction de colonies illégales, jusqu’aux arrestations et emprisonnements de masse.

Depuis 1998, il lui est interdit de voyager en dehors de la Palestine occupée. En 2010, lorsqu’elle a eu besoin d’un traitement médical en Jordanie, elle a dû lutter pendant des mois dans une campagne publique avant de recevoir enfin une autorisation de sortie. En 2014, l’occupation israélienne a tenté de la chasser de force de son domicile à Jéricho et, en 2015, elle a été arrêtée et emprisonnée pendant 14 mois en raison de ses activités politiques.

La prolongation de la détention administrative de Khalida Jarrar constitue une tentative d’éliminer une dirigeante efficace et populaire du mouvement national palestinien. Particulièrement en ce moment, alors que les gens descendent dans les rues un peu partout en Palestine occupée et que des milliers d’entre eux manifestent à Gaza dans le cadre de la Grande Marche du Retour, les dirigeants de son calibre sont les cibles des arrestations et des emprisonnements dans une tentative de désamorcer le combat palestinien.

Khalida Jarrar est visée en tant que dirigeante palestinienne, en tant que voix palestinienne pour la justice et en tant que femme palestinienne active. Son emprisonnement constitue une attaque de plus de l’État colonial israélien contre le peuple palestinien en lutte pour la liberté, et la détention administrative ainsi que l’emprisonnement massif de Palestiniens sont deux des armes utilisées par Israël dans ses tentatives de briser le mouvement palestinien de libération.

Nous nous associons aujourd’hui pour réclamer la libération immédiate de Khalida Jarrar, la fin de la politique et pratique de la détention administrative, et la libération des prisonniers politiques palestiniens détenus en Israël. Nous nous engageons à lutter pour la justice au cours de manifestations, d’actions, en organisant et en intensifiant les actions BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) contre Israël, dans l’esprit de résistance même de Khalida Jarrar.

Pour participer à la campagne et signer la pétition : http://samidoun.net/2018/06/take-action-to-free-khalida-jarrar-june-30-july-2-organize-for -liberté/

Ont signé 180 organisations de Palestine, d’Europe et des Amériques

Tigre en papier d’Olivier Rolin

Par Pierre Béguin

Tigre en papier est une sorte de temps retrouvé, celui des années 70, plongeant le lecteur en plein mysticisme d’un engagement politique qui entendait alors, par une rupture sociale radicale, faire communiquer – communier? – deux extrêmes hétérogènes de la toile sociale: l’élite bourgeoise de la jeunesse intellectuelle et la frange ouvrière prolétarienne à peine scolarisée (l’image phare de cette utopie reste la venue très médiatisée de Sartre aux usines Renault).

Le roman se structure autour d’un jeu d’oppositions et de dualités:

D’une part, un personnage acteur, jeune, prénommé Martin, qui raconte son engagement politique quasi mystique en ce qu’il prescrivait une rupture radicale, non seulement avec l’Art et la littérature, mais surtout avec ses origines, sa trajectoire dessinée et même avec l’amour; et, d’autre part, ce même personnage, trente ans plus tard, mué en narrateur dans une posture de désengagementabsolu qui tient du nihilisme mélancolique. Que lui reste-t-il aujourd’hui de cet engagement, de ce mysticisme, de ce combat délirant? Un mélange d’ironie et de mélancolie. D’ironie face à ce ratage complet de l’aventure qui confère à ce révolutionnaire en herbe et à ses «camarades» de combat un destin de pieds nickelés; de mélancolie (et non de nostalgie) face à ce qui n’a pas eu lieu, au non avenu. Et ce narrateur d’évoluer dans une double étrangeté: au monde et à soi. Au monde car il ne peut adhérer à une époque issue de l’échec de ce en quoi il a cru; à soi car ce «je», essentiellement déterminé par l’histoire et les circonstances politiques de sa jeunesse, est en quête d’une dimension psychologique sacrifiée alors à la «cause».

En ce sens, le roman propose un double parcours de comblement: à la fois un parcours rétrospectif de ces années qui permet de refaire l’histoire à l’envers (la dimension archéologique) et un parcours de reconquête du «je» (la dimension psychologique) qui vise à effacer la distance de soi à soi.

Un parcours qui se transforme rapidement en une errance dans un passé perdu en quête d’un passé perdu, symbolisée par le périphérique parisien sur lequel le narrateur, accompagné de la fille de son meilleur ami décédé à laquelle il raconte inlassablement leur jeunesse révolutionnaire, tourne en rond autour d’un centre inexistant. Métaphore d’une pensée décentrée qui tourne vainement autour d’un creux, d’un manque propre à notre société: une idéologie constituante qui donnerait un sens à un paysage contemporain saturé de publicités  -celles qui, par hypallage, «défilent» sur le périphérique – et vidé de sens politique, de grands discours rassembleurs.

Un parcours qui va donc de la boulimie rhétorique coupée de toute réalité à l’anorexie idéologique, du grand discours organisateur auquel on ne croit plus au manque de ce même discours; un parcours qui s’écoule dans un temps scandé par les portes de Paris que le narrateur franchit comme un motif de vieillissement avec un double regard critique sur le monde passé et présent. Tout en mesurant la chance qu’a eue cette jeunesse révolutionnaire française de ne pas prendre les armes, de rester des «tigres de papier» et de ne pas tomber dans le nihilisme violent de ses «camarades» allemands ou italiens, le narrateur semble extirper des limbes de son errance l’ébauche d’une certitude: même si son échec débouche sur le vide idéologique qui délite le tissu social de nos sociétés contemporaines, le changement radical visé par la génération des années 70 était une pure fiction. Heureusement…

Mali : le pillage des minières canadiennes

Faléa, une agglomération à l’ouest du Mali,  regroupe 17000 habitants répar­tis en 21 villages et hameaux. Les acti­vités principales sont l’agriculture, l’élevage et l’exploitation artisanale de l’or. C’est une commune sans électricité, man­quant cruellement de services de santé, cou­pée du reste du pays par la rivière pendant la saison des pluies.

Mais comme le précise Many Camara, maire de la commune de Faléa, chez nous « c’est la population qui est enclavée ». En effet, la commune regorge de res­sources minières qui attirent depuis des décennies de nombreuses compagnies mi­nières étrangères qui explorent son sous­-sol : bauxite, or, uranium, argent, cuivre. Les différents permis (prospection, exploration, recherche, exploitation) recouvrent presque la totalité du territoire de la commune, lais­sant de moins en moins de place aux activi­tés agricoles.

En 2007 la société canadienne Rockgate a obtenu de l’État malien un permis d’explo­ration de l’uranium sur le tiers de la com­mune de Faléa. La réalisation des forages était sous­-traitée à la société française Fora­co, basée à Marseille. et c’est apparemment Areva qui devait exploiter la future mine d’uranium, comme l’a déclaré l’ambassadeur de France au Mali en poste en 2011.

En 2010, face aux pratiques brutales de Rockgate et de Foraco et au risque de créa­tion d’une mine d’uranium, la population et les élus se sont mobilisés au sein de l’association des ressortissants et amis de la com­mune de Faléa (ARACF).

« Anti-développement »

L’activité des compagnies minières se fait souvent dans des conditions brutales, sans aucune considération pour les activités économiques, la culture locale, la santé et la sécurité des riverains, ni pour l’environne­ment. Elles ne produisent pas d’infrastruc­tures publiques supplémentaires, raison souvent invoquée par l’État malien pour leur accorder des permis, mais construisent leurs propres pistes d’atterrissage.

Elles ne sont pas soumises à l’impôt lors­qu’elles exercent des activités de prospection, alors même qu’elles occupent l’espace, le privatisent, utilisent – et polluent – les ressources locales (eau, air, sol). Lorsqu’elles exploitent des ressources, elles ne paient des impôts que sur la base des quantités qu’elles déclarent extraire, mais il n’y a au­cun contrôle.

A Faléa, des pistes d’avion ou des fo­rages ont été réalisés à quelques mètres de maisons ou d’écoles, sans clôtures ni protec­tions. Les compagnies s’installent sur des sites sacrés ou des cimetières. Rockgate a détruit des champs prêts à être récoltés, fai­sant perdre aux paysans le fruit de leur tra­vail sans le moindre dédommagement, selon les représentants de l’ARACF. Ces cultiva­teurs ont dû trouver des terres ailleurs, cer­tains ont abandonné l’agriculture et se sont tournés le plus souvent vers l’orpaillage tra­ditionnel. Enfin, tout ces bouleversements supplémentaires mettent en danger les équilibres biologiques du territoire alors même que la région est l’une des dernière au Mali a être particulièrement riche en bio­diversité. Elle a d’ailleurs été reconnue « aire protégée » en 2010 dans le cadre d’un pro­gramme Mali­-Programme des Nations Unies pour le Développement d’extension et de renforcement du système d’aires protégées au Mali, visant à atténuer l’impact des activi­tés humaines sur l’environnement.

La collectivité ne peut pas grand chose contre ces pratiques des compagnies minières qui ne sont soumises à aucune contrainte sociale ou environnementale lors de la phase d’exploration. L’ARACF a tout de même mis en place des actions de sur­veillance pour recenser les abus : acquisition de compteurs Geiger pour mesurer la radio­activité ; création d’une brigade communau­taire pour la surveillance et la protection de l’environnement, composée de jeunes habi­tants chargés de surveiller les activités des compagnies et de faire le lien avec la mairie. Un gros travail d’information et de sensibili­sation a également été fait grâce à la créa­tion d’une radio locale qui émet sur 50 km2. Des émissions ont été diffusées pour sensi­biliser aux dangers du nucléaires, avec ses conséquences tant sociales que sanitaires et environnementales, notamment en s’ap­puyant sur l’expérience du Niger.

Désormais à Faléa, pour l’uranium comme pour tous les autres minerais, les compagnies minières ne peuvent plus ca­cher la nature de leurs pratiques et leurs conséquences à la population. C’est déjà une première victoire selon Mallé Camara et Many Camara. Mais une autre bataille était – et reste – à mener contre les compagnies minières et le système qui leur permet d’ac­céder en toute opacité au sous-­sol de Faléa.

Minières toutes puissantes

Lorsqu’une compagnie minière dé­barque à Faléa, les élus de la commune ne sont même pas tenus au courant. Les titres miniers d’exploration et/ou d’exploitation sont (normalement) accordés aux compa­gnies par le gouvernement malien pour des durées variables avec condi­tions de renouvellement. En ce qui concerne les autori­sations d’exploration par exemple, elles sont d’une durée de 3 ans, renouvelables 2 fois, avec une dimi­nution de moitié de la superficie explorable à chaque demande de renou­vellement. Les attributions se font souvent dans des conditions entachées de corruption et il est peu pro­bable que les conditions des titres accordés soient res­pectées ; du moins per­sonne ne les contrôle.

Les sociétés minières sont de fait toutes­-puis­santes et profitent de la fai­blesse et des dysfonctionnements de l’État malien. Dans les an­nées 1990, la réforme du code minier –sous l’impul­sion de la Banque Mon­diale– a dépossédé l’État des instruments juridiques qui lui permettaient de maîtriser les activités minières sur son territoire.

Par ailleurs, dans le cadre du processus de décentralisation, des compétences ont été transférées de l’État et ses antennes ad­ministratives locales vers les collectivités lo­cales. Mais, regrette Mallé Camara, « l’État a transféré les problèmes et a [gardé] les res­sources ». Au final les collectivités n’ont pas les moyens de mettre en œuvre leurs poli­tiques et les administrations locales se sentent dépossédées de leurs prérogatives. Cela entraîne jeux de pouvoir, problèmes de communication entre institutions et épar­pillement des moyens financiers. Les diffé­rentes institutions ne sont pas coordonnées et sont très facilement corruptibles face à des compagnies aux moyens financiers im­menses. Pour obtenir des autorisations, les entreprises utilisent en toute opacité leurs fonds dédiés au développement local dans le cadre de leurs politiques de Responsabili­té Sociétale des Entreprises (RSE), de véri­tables « caisses noires » pour corrompre selon Many Camara. Elles créent des conflits, brèches dans lesquelles elles se glissent pour exploiter les ressources sans contraintes. Les autorités traditionnelles et même de simples habitants reçoivent égale­ment de l’argent en échange de leur silence vis-à­-vis des autorités locales. Mallé Camara a par exemple été confronté à un cas où un chef de village a autorisé une société à ex­plorer le sous-­sol sur son territoire tradition­nel, situé à cheval entre deux villages administratifs. Lorsque les deux maires l’ont découvert, un conflit a éclaté entre eux pour récupérer les bénéfices financiers de cette installation, la compagnie pouvant pendant ce temps exercer son activité en toute impu­nité. Pour éviter ces situations, une autre équipe communautaire a été mise en place à Faléa pour repérer les conflits et les rappor­ter à la Mairie.

Relier les luttes

Mallé Camara et Many Camara ont insis­té sur le fait que l’avenir de Faléa doit reposer sur les ressortissants de Faléa. D’ailleurs, en parallèle de la lutte menée contre la colo­nisation minière l’ARACF met en œuvre d’autres projets pour l’économie locale, al­ternatifs à l’extraction minière : mise en place d’un bac automoteur traversier sur le fleuve pour désenclaver la région pendant la période des pluies, projet de création d’une filière bambou (production, transformation, commercialisation) en partenariat avec la coopération chinoise, étude pour rendre l’eau des sources et nappes phréatiques po­table afin de la conditionner et la commer­cialiser, etc.

La force de la résistance menée à Faléa réside dans le fait qu’elle repose sur la po­pulation locale, tout en faisant des liens avec d’autres luttes extérieures. Des alliances ont été créées au Mali, notamment avec les col­lectivités voisines, mais aussi ailleurs, avec des associations de solidarité internationale, des mouvements anti­nu­cléaires, des médias spécialisés.

Plus d’informations : http://falea.eu/

États-Unis : grande défaite pour les syndicats

RALEIGH, NC - MAY 16: Crowds cheer during the Rally for Respect outside the North Carolina Legislative Building on May 16, 2018 in Raleigh, North Carolina. Several North Carolina counties closed schools to allow teachers to march on the opening day of the General Assembly. Sara D. Davis/Getty Images/AFP == FOR NEWSPAPERS, INTERNET, TELCOS & TELEVISION USE ONLY ==

Extrait d’un texte de CHRIS MAISANO, Jacobin, 26 juin 2018

Dans une décision historique de 5-4 dans l’affaire Janus c. États-Unis, comté et employés municipaux de la Fédération américaine, la Cour suprême a effectivement imposé un régime de « droit au travail » aux syndicats du secteur public dans les cinquante États. Il n’y a pas de bonbon : c’est une défaite majeure pour un mouvement syndical déjà en difficulté, et le point culminant réussi des années d’activisme judiciaire de droite visant à saper le dernier bastion du travail organisé.

La décision accentue l’impact d’une période implacablement brutale pour le syndicalisme aux États-Unis. Six États ont adopté des lois sur le droit au travail depuis 2012, ce qui a continué dans des fiefs syndicaux traditionnels comme le Wisconsin, le Michigan, l’Indiana et la Virginie-Occidentale. Le Wisconsin a promulgué l’infâme loi 10, qui va au-delà de l’open shop pour restreindre radicalement la portée de la négociation collective et réduire les salaires des employés publics. L’Iowa et le Missouri ont adopté des lois exigeant que les syndicats du secteur public tiennent régulièrement des re certifications, et une poignée d’États ont adopté des lois dites de «protection de salaire» exigeant des syndicats qu’ils obtiennent l’autorisation de chaque membre avant chaque déduction.

L’arrêt Janus ne fait que préparer une nouvelle série d’assauts judiciaires et législatifs contre le mouvement ouvrier.

Plus tard, des formes non traditionnelles de travail organisées comme des centres de travailleurs et une panoplie de tactiques d’organisation efficaces pourraient très bien entrer dans le collimateur. À moins d’un retournement spectaculaire de la situation, les travailleurs et les syndicats pourraient bientôt se retrouver avec moins de droits légaux de s’organiser et d’agir collectivement qu’ils ne l’ont fait depuis un siècle.

Il ne fait aucun doute que les perspectives immédiates pour le syndicalisme dans le secteur public et en général sont plutôt sombres. Pourtant, comme nous l’ont montré des dizaines de milliers de professeurs en grève, il n’y a pas de raison de succomber au fatalisme ou au désespoir. 

La cible : le secteur public

L’assaut législatif et judiciaire contre les syndicats d’employés publics devrait être considéré comme l’une des composantes d’une attaque plus large contre le secteur public lui-même. Les politiciens des deux partis ont profité de la Grande Récession pour mettre en place un régime d’austérité sévère qui a réduit les budgets publics et la masse salariale, et qui continue de prendre des années après la fin officielle de la crise.

Le nombre d’employés du secteur public a chuté brusquement par rapport au sommet historique atteint en mai 2010. Il y a actuellement 670 000 employés publics de moins qu’en 2010, la plupart des pertes d’emplois ayant eu lieu après la fin officielle de la récession en 2009.

Bien que le temps de la suppression pure et simple des emplois semble s’être écoulé, les employeurs du gouvernement ne remplacent tout simplement pas les enseignants, les bibliothécaires, les pompiers, les travailleurs de transit et les policiers lorsqu’ils quittent ou prennent leur retraite.

La campagne d’austérité a complètement décimé les systèmes d’éducation publique à travers le pays. Les États et les localités ont fortement réduit le financement des écoles lorsque la récession a commencé en 2008. Selon le Centre pour les priorités budgétaires et politiques, vingt-neuf États ont fourni moins de financement global pour les écoles publiques en 2015 qu’avant le crash de 2008. De 2008 à 2017, le nombre total d’emplois dans le secteur de l’éducation de la maternelle à la 12e année a diminué alors que les effectifs étudiants continuaient de grimper. À l’automne 2017, il y avait encore 135 000 travailleurs de moins dans l’enseignement public qu’avant la récession, tandis que les inscriptions d’étudiants augmentaient de près de 1,5 million.

Réponses insatisfaisantes

Depuis, le principal syndicat enseignant, l’AFSCME a perdu 230 000 membres.

Compte tenu de l’ampleur de ces attaques, les syndicats du secteur public sont restés assez été anémiques. La résistance militante récente est venue des syndicats locaux et des réseaux de base officieux, et non des couches supérieures du leadership syndical.

Avec l’avenir même de leurs organisations en jeu, pourquoi les dirigeants syndicaux n’ont-ils pas été plus agressifs dans leur défense?

Selon Lee Saunders, le président de l’AFSCME, il faut surtout faire du lobby et influencer le Parti Démocrate. Des décennies de « syndicalisme responsable » ont atrophié les muscles de l’action collective, et de nombreux syndicats ne sont plus en mesure d’organiser leurs membres sur le lieu de travail ou de les inciter à faire grève.

Comment transformer cette situation ?

L’histoire militante du syndicalisme des employés publics nous donne une bonne source d’inspiration. Au cours de l’hiver 1965, un syndicat radical indépendant appelé Syndicat des employés des services sociaux (SSEU) a mené une grève illégale qui a mis fin au service de protection sociale de New York pendant un mois. Malgré leurs faiblesses et leurs vulnérabilités, les grévistes ont remporté un certain nombre de victoires majeures qui ont finalement mené à la création du système moderne de négociation collective de New York. Les membres de la SSEU ont été impliqués dans le processus de négociation depuis le début, ont écrit les revendications du syndicat, voté sur la réponse du syndicat à la « concession » du maire Wagner, et enfin, planifié la grève elle-même.

Chine : un capitalisme fragilisé par la spéculation

 

Extrait d’un texte de Walden Bello, 25 juin 2018, The Nation

 

La sagesse conventionnelle soutient que la Chine est en pleine ascension et que les États-Unis sont en déclin, que l’économie de la Chine gronde d’énergie brute et que le mégaprojet de construction d’infrastructure « Belt and Road » de Beijing en Asie centrale, du Sud et du Sud-Est relancera son hégémonie économique mondiale.

Certains se demandent si les ambitions de Pékin sont durables. Les niveaux d’inégalité en Chine se rapprochent de celle des États-Unis, ce qui laisse augurer un mécontentement croissant au niveau populaire, tandis que les graves problèmes environnementaux de la Chine peuvent poser des limites inexorables à son expansion économique.

La plus grande menace immédiate à la suprématie économique de la Chine est peut-être le même phénomène qui a paralysé l’économie américaine en 2008 : la financiarisation, soit la canalisation des ressources vers l’économie financière par rapport à l’économie réelle. En effet, la Chine pourrait devenir un candidat idéal pour être le site de la prochaine crise financière : la surchauffe dans son secteur immobilier, un marché boursier de montagnes russes et un secteur bancaire parallèle en croissance rapide.

La bulle immobilière de la Chine

Il ne fait aucun doute que la Chine est déjà au beau milieu d’une bulle immobilière. Comme aux États-Unis pendant la bulle des subprimes qui a culminé avec la crise financière mondiale de 2007-09, le marché immobilier a attiré trop de spéculateurs riches et moyens, conduisant à une frénésie qui a vu les prix de l’immobilier grimper brusquement.

Les prix de l’immobilier chinois ont grimpé dans les villes comme Beijing et Shanghai de 2015 à 2017, poussant les autorités inquiètes à prendre des mesures pour faire éclater la bulle. Les grandes villes, y compris Pékin, ont resserré les restrictions hypothécaires, interdit la revente de biens pendant plusieurs années et limité le nombre de maisons que les gens peuvent acheter.

Cependant, les autorités chinoises font face à un dilemme. D’une part, les travailleurs se plaignent que la bulle a placé les appartements hors de portée, alimentant ainsi l’instabilité sociale. D’un autre côté, une chute brutale des prix de l’immobilier pourrait faire chuter le reste de l’économie chinoise et, étant donné le rôle de plus en plus central de la Chine en tant que source de demande internationale, le reste de l’économie mondiale. Le secteur de l’immobilier en Chine représente environ 15% du PIB et 20% de la demande nationale de prêts.

Le casino de Shanghai

La répression financière – maintenir des taux d’intérêt bas pour subventionner la puissante alliance chinoise des industries d’exportation et des gouvernements – a joué un rôle central dans la spéculation immobilière. Cependant, les incertitudes dans ce secteur ont poussé de nombreux investisseurs de la classe moyenne à rechercher des rendements plus élevés sur le marché boursier mal réglementé du pays. Le résultat malheureux : un bon nombre de Chinois ont perdu leur fortune alors que les cours des actions fluctuaient énormément. Dès 2001, Wu Jinglian, largement considéré comme l’un des principaux économistes réformateurs du pays, qualifiait les bourses de Shanghai et de Shenzhen de « pires que des casinos ».

Les marchés boursiers chinois (maintenant le deuxième en importance au monde) se sont stabilisés en 2017 et semblent avoir retrouvé la confiance des investisseurs lorsqu’ils ont été frappés par la contagion de la liquidation mondiale des actions en février 2018, affichant l’une de leurs plus grandes pertes depuis l’effondrement de 2015.

La banque d’ombre sort des ombres

Une autre source d’instabilité financière est le monopole virtuel de l’accès au crédit détenu par les industries axées sur l’exportation, les entreprises d’État et les gouvernements locaux des régions côtières privilégiées. Avec la demande de crédit d’autres secteurs non satisfaits par le secteur bancaire officiel, le vide a été rapidement comblé par ce que l’on appelle les banques parallèles.

Le secteur bancaire parallèle est peut-être mieux défini comme un réseau d’intermédiaires financiers dont les activités et les produits sont en dehors du système bancaire officiel réglementé par le gouvernement. La plupart des transactions du système bancaire parallèle ne sont pas reflétées dans les bilans réguliers des institutions financières du pays. Mais lorsqu’une crise de liquidité survient, la fiction d’un véhicule d’investissement indépendant est détruite par les créanciers qui prennent en compte ces transactions hors bilan dans leurs évaluations financières de l’institution mère.

Les estimations approximatives des transactions effectuées dans le secteur bancaire parallèle chinois se situent entre 10 000 milliards de dollars et plus de 18 000 milliards de dollars.

En 2013, l’échelle des actifs risqués des banques parallèles – c’est-à-dire des actifs marqués par une grande volatilité, comme les actions et l’immobilier – représentait 53% du PIB chinois. Si une crise bancaire parallèle s’ensuivait, on estime que jusqu’à la moitié des prêts improductifs du secteur bancaire parallèle pourraient être « transférés » vers le secteur bancaire formel, ce qui le fragiliserait également.

La finance est le talon d’Achille de l’économie chinoise. La synergie négative entre un secteur immobilier en surchauffe, un marché boursier volatil et un système bancaire parallèle incontrôlé pourrait bien être la cause de la prochaine grande crise à frapper l’économie mondiale, rivalisant avec la sévérité de la crise financière asiatique de 1997- 98 et l’implosion financière mondiale de 2008-09.

Nègres noirs, nègres blancs, l’histoire oubliée

Peu savent que Montréal a été le théâtre d’importants événements du mouvement des droits civiques dans les années 1960. Ce moment de l’histoire de l’émancipation des Noirs a depuis été oublié par les Canadiens et les Canadiennes, ce que déplore David Austin, auteur d’un important ouvrage sur ce rôle méconnu de la métropole québécoise.

Octobre 1968, l’élite intellectuelle et militante du Black Power se réunit à l’université McGill pour le Congrès des écrivains noirs, une première mondiale, et ce, à Montréal. Les médias du monde entier ont les yeux rivés sur les débats chauds entre les figures de proue venues de toutes les Amériques et de l’Afrique. Les intellectuels noirs crient au monde leur présence politique et leur soif de changement, qui aura un effet boule de neige.

La puissante symbolique de ce rassemblement inédit donnera le courage à une poignée d’étudiants de l’université Sir George Williams, l’ancêtre de l’université Concordia, de contester le racisme d’un professeur de biologie en février 1969. Après une dizaine de jours d’occupation du centre informatique universitaire et de son saccage, la police arrête une centaine d’étudiants, dont certains seront expulsés du pays. L’événement enflamme les communautés noires, d’autant plus que le professeur est réintégré dans son poste et les charges de racisme pesant contre lui sont abandonnées.

Sortir l’histoire de l’ombre

Pourtant, cette face cachée de Montréal est peu enseignée de nos jours. « C’est parce que ce sont ceux qui détiennent le pouvoir qui construisent le récit historique collectif que l’on prend pour acquis, explique David Austin, auteur de Fear of a Black Nation: Race, Sex, and Security in Sixties Montreal. « Nous vivons dans un pays où ce récit est construit autour de l’idée de deux peuples fondateurs, ce qui rend invisibles les autochtones, l’esclavage et tout groupe qui n’entre pas dans ces deux catégories dominantes. Cela renforce notre idée d’un pays homogène. »

Bien que les volontés d’autodétermination des Noirs et des Québécois francophones se soient alimentées entre elles, l’ébullition de la Révolution tranquille et les décennies passées ont fait oublier ce pan de l’histoire des Noirs, qui est aussi celle des sociétés canadienne et québécoise, dit David Austin.

Il rappelle d’ailleurs que le poète Pierre Vallières a qualifié les Canadiens français de « Nègres blancs d’Amérique » dans son célèbre livre autobiographique, paru la même année que le Congrès mondial des écrivains noirs. Devant cette appropriation, la communauté noire se demandait alors: « Si les Québécois sont des nègres, on est quoi, nous? »

La proximité avec les États-Unis, où la ségrégation raciale était flagrante à l’époque, a aussi contribué à un certain aveuglement face au racisme. « Le Canada est dans l’ombre des États-Unis, ce qui lui a permis de créer ce récit historique collectif qui suggère que le Canada n’a aucune histoire d’esclavagisme, de colonisation, de mouvement anti-immigration ou de xénophobie », explique l’auteur. Croire que le Canada est libre de toute forme d’exclusion est illusoire, puisqu’ « aucune société ne peut encore dire qu’elle est libre du racisme ».

  • Nègres blancs, nègres noirs: race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal, chez Lux Éditeur (2015).

L’inoubliable Victor Serge

Claudio ALBERTANI

Victor-Napoléon Lvovich Kibaltchiche – alias Victor Serge, Le Rétif, Le Masque, Ralph, Victor Stern, Alexis Berlovski, Sergo, Siegfried, Gottlieb, V. Poderewski et quelques autres pseudonymes – naît en exil, à Bruxelles, le 31 décembre 1890, de parents russes, et meurt, toujours en exil, à Mexico, le 17 novembre 1947.

Une existence à la frontière de deux mondes : l’optimiste et hypocrite Europe d’avant la Grande Guerre et les sombres empires totalitaires de la première moitié du XXe siècle. Une vie de lutte passionnée contre l’un et l’autre. Militant dès l’âge de quinze ans, il connaît la prison à vingt-deux, participe aux révolutions russe, espagnole et allemande, développe ses activités dans quatre autres pays : la Belgique, la France, l’Autriche et le Mexique. Malgré sa grande intelligence et son talent, il ne succombe jamais, comme tant d’autres révolutionnaires, à la tentation de devenir un chef.

Le parcours d’un hérétique

Il commence à gagner sa vie à treize ans et exerce les métiers de dessinateur, photographe ambulant, gazier, typographe, traducteur, correcteur d’imprimerie. Une journée de travail de dix heures et un salaire de misère ne l’empêchent jamais de nourrir son esprit, d’étudier, de cultiver l’amitié. Il est vrai que, peut-être par tradition familiale, Victor dispose d’un bien très rare – encore plus rare de nos jours qu’à cette époque : la conscience sociale. Autodidacte, anarchiste convaincu, il donne sa première conférence à quinze ans. Le thème ? La révolution russe de 1905.

Encore adolescent, il part pour Paris où il se lie avec des anarchistes individualistes qui prônent une guerre à mort contre la société. Partageant leur indignation, mais non leurs méthodes, il est pourtant impliqué dans une tragique affaire où s’illustrent les activistes – romantiques et végétariens – de la bande à Bonnot. Innocent, il refuse de les dénoncer, purgeant ainsi, et uniquement pour cette raison, cinq années d’emprisonnement. Sa première condamnation. Il y en aura d’autres.

Libéré en 1917, il passe juste à temps les Pyrénées pour participer au soulèvement manqué de juillet à Barcelone. Il commence alors à signer ses articles, dans la presse anarcho-syndicaliste, sous le pseudonyme de Victor Serge, qu’il gardera jusqu’à la fin de ses jours.

Quand brille, au lointain, la flamme de la révolution russe, Victor entend l’appel de ses origines et, après de multiples aventures et un séjour prolongé dans un camp de concentration français, arrive à Petrograd au début de 1919. Dans ce « monde mortellement glacé », il se trouve des racines et, en pleine guerre civile, adhère avec enthousiasme, comme d’autres anarchistes de cette époque, à la cause de Lénine.

« Nous sortons du néant, nous entrons dans le domaine de la volonté… Un pays nous attend où la vie recommence à neuf… », écrit-il dans Mémoires d’un révolutionnaire [1]. Ce qui suit relève de l’histoire : Victor Serge participe à la fondation de l’Internationale communiste (Komintern) et devient membre du conseil des commissaires du peuple de la Commune du Nord (Petrograd). Ce faisant, il ne met jamais en veilleuse sa sensibilité libertaire à fleur de peau et sa forte indépendance d’esprit, qualités qui l’inciteront, par la suite, à se livrer à une féroce critique du stalinisme. Combattant, journaliste, traducteur, organisateur des services de presse du Komintern, agent clandestin en Allemagne, membre de l’Opposition de gauche à partir de 1924, Victor Serge vit de l’intérieur l’échec de la révolution en Europe et la dégénérescence progressive du régime soviétique. Sans jamais perdre l’espoir, cependant, d’une transformation sociale radicale.

C’est relativement tard qu’il commence à écrire. « Pas par amour de la “littérature” », précise-t-il, mais parce qu’ « il faut témoigner sur ce temps ; le témoin passe mais il arrive que le témoignage reste » [2]. Le besoin naît en 1928, alors qu’il se remet d’une grave maladie où il a frôlé la mort. L’écriture devient, dès lors, une nouvelle raison de vivre. « Mon activité antérieure, témoigne-t-il, m’apparut tout à coup comme futile et insuffisante. L’impulsion que je reçus alors – plus exactement qui naquit en moi – fut d’une telle vigueur qu’elle s’est maintenue jusqu’à ce jour, dans les circonstances les plus contraires. » [3]

Bien que sa maîtrise du russe soit parfaite, Victor Serge choisit d’écrire en français, sa langue natale. Il est vrai que ses chances d’être édité en URSS sont nulles. Arrêté une première fois en 1928, il connaît une période de profonde solitude, où, s’attendant à chaque instant à recevoir la visite de la police secrète, il écrit sans cesse, affinant ses idées.

En 1933, Serge est envoyé en résidence forcée à Orenburg, antichambre géographique et politique de la Sibérie. À cette époque, presque personne ne sort d’URSS – encore moins de captivité –, mais la campagne qu’organisent ses amis français autour de « l’affaire Victor Serge » et la discrète intervention de Romain Rolland en sa faveur rendent la chose possible [4]. Cas pratiquement unique dans l’histoire du communisme, Serge, son épouse Liouba Alexandrovna Roussakova et ses deux enfants, Vlady et Jeannine, peuvent quitter l’URSS. C’est le l7 avril 1936, quelques mois avant les procès de Moscou, qu’ils débarquent à Bruxelles.

À partir de ce moment, notre auteur n’a plus qu’une obsession : raconter la tragédie de la révolution triomphante qui se dévore elle-même. Plein de sa propre expérience, il explore tous les genres : mémoires, romans, correspondances, essais et études historiques, sans compter des centaines d’articles et un nombre incalculable de pages restées inédites. Quelques mois après son arrivée en Europe occidentale, il publie Destin d’une révolution [5], première étude de l’univers concentrationnaire soviétique.

À travers cinq romans d’une grande force épique, Victor Serge s’attachera à décrire les grands soulèvements révolutionnaires auxquels il fut mêlé, mais aussi les réussites et les échecs de leurs protagonistes : les prisonniers dans la France de la Belle Epoque dans Les Hommes dans la prison, les insurgés de Barcelone en 1917 dans Naissance de notre force, les défenseurs de Petrograd en 1919 dans Ville conquise, les vieux bolcheviques déportés en 1933-1936 dans Il est minuit dans le siècle et le drame de la fidélité au Parti à l’époque des grandes purges dans L’Affaire Toulaev, probablement son chef-d’œuvre [6].

Étrange paradoxe : cet homme, qui fut avant tout un révolutionnaire, vit se briser l’espoir de « transformer la société », s’excusa presque d’oser écrire des romans et finit par laisser une œuvre littéraire admirable qui transcende toutes les frontières et où, comme le dit son fils, le peintre Vlady, « l’éthique se mue en esthétique ». Une œuvre qu’il composa dans l’errance, confronté à d’énormes difficultés matérielles, plusieurs fois dépouillé du peu qu’il possédait, poursuivi par la police et les dictatures, avec pour seul et unique désir l’impérieuse nécessité de redonner vie à des êtres humains uniques et inconnus.

L’envers de l’histoire

Les Mémoires d’un révolutionnaire expriment avec une force particulière l’idée de littérature de témoignage, qui traverse toute l’œuvre de Victor Serge. Au fur et à mesure qu’on pénètre dans ce « monde sans évasion possible où il ne restait qu’à se battre pour une évasion impossible » [7], le lecteur plonge dans le destin impénétrable des héros anonymes et vaincus. Aucune condescendance, cependant. « J’exècre le rôle de victime », écrit Victor Serge. « Il n’y a de pire que l’autre. Une nécessité pareille à une complicité rattache souvent la victime au tourmenteur, le supplicié au bourreau. » [8]

Il en résulte une histoire faite de beaucoup d’histoires ou, si l’on préfère, un roman polyphonique où les acteurs, individuels et collectifs, jouent tour à tour leur rôle, nous renvoyant une image grandiose d’une humanité en mouvement. Et l’une des vertus des Mémoires d’un révolutionnaire tient, précisément, à sa profondeur plastique. Comme dans une fresque monumentale, les grandes étapes du drame révolutionnaire se succèdent, l’une après l’autre, dans un ordre implacable. La fin était-elle implicitement contenue dans le commencement ? Serge pense que non. Le stalinisme a triomphé, mais le dénouement aurait pu être différent. Même le mot « destin », qu’il emploie fréquemment, n’implique aucune nécessité mécanique ; il exprime plutôt la possibilité de revenir à l’histoire, de saisir pour l’avenir l’héritage de ses opportunités perdues.

Quand prit fin la guerre civile, nous dit Victor Serge, on aurait pu chercher la solution des problèmes de la nouvelle société dans la démocratie ouvrière et dans la liberté d’opinion plutôt que dans le monopole du pouvoir, la répression des hérétiques et le parti unique. La création de la Tcheka, insiste-t-il, avec ses méthodes d’inquisition secrète, fut une erreur tragique, comme le fut la répression barbare exercée, en 1921, contre les marins de Cronstadt qui, loin d’être des contre-révolutionnaires, exigeaient la démocratie. Dans tout cela, la responsabilité du Parti bolchevique est énorme, et l’écrire vaudra à Victor Serge une douloureuse, mais nécessaire, rupture avec Léon Trotski [9].

Recherche incessante d’alternatives libertaires et refus de tout pensée close, telle est la grande leçon que l’on peut tirer de la lecture des Mémoires d’un révolutionnaire. Pessimiste de la raison, Victor Serge ne perd pas plus espoir qu’il ne renonce au projet socialiste des origines, dont il fait l’axe central de toute une vie. C’est cette approche qui fait l’originalité de ce livre, si différent, par ailleurs, de tous ceux qui ont traité du communisme. Une récente anthologie sur le totalitarisme, rassemblée par Enzo Traverso [10], inclut, ainsi, deux textes de notre auteur, dont l’un – un fragment d’une lettre de 1933 figurant dans les Mémoires d’un révolutionnaire [11] – constitue probablement la première contribution d’orientation marxiste où l’on emploie le terme totalitarisme dans son sens actuel. De son côté, Adam Hochschild, auteur d’une importante étude sur les survivants des camps de concentration d’URSS, fait des mêmes Mémoires un « classique oublié », une clef indispensable pour comprendre les origines de la terreur soviétique dans les années 1920-1930 [12]. Inventaire des espoirs du siècle passé et évaluation lucide de ses échecs, les Mémoires d’un révolutionnaire se ferment sur un bilan amer, contrasté, et finalement encourageant : « Nous ne sommes vaincus que dans l’immédiat, y écrit Victor Serge. Nous avons apporté dans les luttes un certain maximum de conscience et de volonté, de beaucoup supérieure à nos propres forces… Nous avons tous quantité d’erreurs et de fautes derrière nous parce que la démarche de toute pensée créatrice ne saurait être que vacillante et trébuchante… Cette réserve faite, qui appelle les examens de conscience, nous avons eu étonnamment raison. » [13]

D’exil en exil : le Mexique (1941-1947)

Les Mémoires d’un révolutionnaire s’arrêtent « au seuil du Mexique ». Dernière étape d’une existence d’éternel proscrit, le séjour mexicain de Victor Serge occupe le plus souvent une place marginale dans les essais biographiques qu’on lui consacre. Ici, et pour d’évidentes raisons de proximité psycho-géographiques, on lui accordera l’importance que, d’après nous, il mérite à plusieurs points de vue.

Victor Serge arrive au Mexique le 5 septembre 1941, en compagnie de son fils Vlady, après une pénible expédition faite d’attentes et de détours par Marseille, Casablanca, la Martinique, Ciudad Trujillo (Saint-Domingue), La Havane et Mérida. Pour tout bien, père et fils possèdent deux lourdes malles emplies de manuscrits, d’aquarelles et de dessins, une valise de vêtements et quelques objets de famille sauvés à grand-peine du naufrage. Pour seule pièce d’identité, une pauvre fiche d’immigrants apatrides expédiée le 28 janvier 1941 de Marseille par le consul général du Mexique, Gilberto Bosques, diplomate courageux et bienfaiteur de centaines de réfugiés antifascistes.

Les cheveux gris, de taille moyenne, robuste, Victor Serge paraît alors un peu plus que ses 51 ans. Il émane de son regard une force tranquille, une profonde intégrité, une pointe de lassitude aussi. À l’aéroport Benito Juarez de Mexico, les attend la silhouette familière de l’écrivain Julián Gorkin (Julián Gómez Garcia). Il est accompagné de l’éditeur Bartolomeu Costa Amic et du journaliste Enrique Gironella (Eric Adroher i Pascual). Tous trois sont des membres importants du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), parti communiste espagnol dissident dont le secrétaire général, Andres Nin, grand ami de Serge, a été assassiné à Barcelone par des agents soviétiques. Tous trois sont aussi des réfugiés politiques, survivants d’un autre drame : la révolution espagnole.

Dans les mois précédant l’arrivée de Victor et de Vlady, Gorkin, Costa Amic et Gironella ont exercé une pression discrète, mais constante, auprès des autorités mexicaines pour activer la venue de leurs amis. « Sans eux, écrit Victor dans ses Mémoires, j’étais presque irrémissiblement perdu. Destin privilégié, c’est la deuxième fois en six ans que ce miracle rationnel de la solidarité s’accomplit pour moi. Nous nous tenons ainsi, d’un bout à l’autre, peu nombreux, mais sûrs les uns des autres. » [14] Eux et les autres, ces « peu nombreux » qui permirent pourtant à ces « individus sans État ni nation », à ces proscrits de fuir la peste brune, il faut les citer pour le coup : Varian Fry, un Nord-Américain courageux qui, de Marseille, risque sa vie pour sauver des artistes et des intellectuels menacés [15] ; Nancy et Dwight Mac Donald [16], des activistes de la gauche new-yorkaise ; Max Eastman [17], un ancien collaborateur de Léon Trotski ; Frank Tannenbaum, le grand historien de la révolution mexicaine [18].

Épuisés par leur long périple, Victor et Vlady passent leur première nuit mexicaine à l’hôtel Gillow, situé dans le centre-ville, non loin d’Isabel la Catolica et de Cinco de Mayo, et qui existe encore. Nul doute qu’ils savourèrent le plaisir de dormir enfin tranquilles.

Premières impressions de Mexico ? La ville a de quoi étonner le visiteur débarquant d’une Europe de toutes les pénuries. L’ambiance y est frivole et la foule festive ; les automobiles importées des États-Unis y étalent leur luxe ; les cafés y débordent de clients jusque tard dans la nuit ; les clinquantes réclames publicitaires y affichent leur modernisme agressif ; dans les cinémas, Arturo de Cordoba, jeune premier de l’époque, fait salle comble.

Mais Serge comprend vite que le Mexique est un pays excessif, où l’opulence la plus flagrante et la misère la plus extrême coexistent et semblent s’ignorer mutuellement. Les mesures révolutionnaires du président Lázaro Cardenas ont, certes, bénéficié aux ouvriers et aux paysans, mais désormais un autre vent souffle. Élu l’année précédant l’arrivée de Serge, au terme d’un processus électoral contesté, le gouvernement du président Manuel Ávila Camacho a tout du régime de transition. Transition vers quoi ? Rien n’est sûr. Tandis qu’à Mexico, le tout nouveau chef du département du District fédéral, Javier Rojo Gómez, planifie des travaux ambitieux pour la ville, les campagnes s’enfoncent dans la misère. Là-bas, la vie s’écoule comme avant, selon ses rythmes séculaires, faits de lenteur et de violence. Observateur subtil, Serge est frappé par la culture indigène, en étudie sérieusement les racines et comprend que l’avenir du Mexique ne passe pas par l’imitation du pire qu’offre le modèle nord-américain. Pour aller de l’avant, pense-t-il, le pays doit chercher une autre voie. La fréquentation du Mexique lui permettra d’élargir ses horizons intellectuels. Serge y pressent en tout cas l’importance de l’homme « non européen » ; il y exprime aussi des opinions très actuelles sur le pays. Celle-ci, par exemple : « Le Mexique est un pays en deux tons, sans classes moyennes ou insignifiantes ; en haut la société du dollar, en bas la primitivité, souvent la misère, de l’Indien. » [19]

Dès son arrivée au Mexique, les difficultés matérielles pointent. Malgré ses nombreux talents, Serge éprouve les pires difficultés à trouver un emploi correspondant à ses capacités. Supportant avec dignité de travailler pour une misère, il survit en économisant sur tout : les timbres, le papier (pelure, le moins cher) sur lequel il écrit ses manuscrits, les cafés – très populaires parmi les exilés – qu’il ne fréquente jamais, faute d’argent, de temps aussi. Il parvient à louer un petit appartement, rue Pedro Baranda, puis partage celui de Julián Gorkin, rue Victoria, avant de se fixer finalement rue Hermosillo de la Colonia Roma. Mais son principal sujet d’angoisse tient, alors, au sort de ses proches restés en Europe : sa fille Jeannine, âgée d’à peine cinq ans ; son ex-épouse Liouba qui, nerveusement épuisée, se trouve internée dans une clinique psychiatrique du côté d’Aix ; sa nouvelle compagne, enfin, la future archéologue Laurette Séjournée. Il lui faut attendre mars 1942 pour que Jeannine et Laurette puissent, après beaucoup de difficultés, le rejoindre à Mexico [20] et que, sur ce plan-là au moins, il connaisse une certaine quiétude.

En règle générale, pourtant, les temps sont difficiles. Des histoires d’espions nazis atterrissant dans des régions éloignées du Mexique pour attiser clandestinement la propagande belliciste contribuent à amplifier le sentiment que le pays ne pourra pas se soustraire longtemps au conflit mondial. Des titres de presse sur huit colonnes enregistrent jour après jour l’avancée apparemment irrésistible des troupes allemandes en territoire soviétique [21]. Le Mexique fait l’effet d’un chaudron où bouillonnent des idéologies contraires servies, en toute impunité, par des agents de l’Axe, des États-Unis et, plus particulièrement, de l’Union soviétique, dont le dernier fait d’armes est l’assassinat de Trotski. Un Mexique de tous les dangers, en somme.

Assurer la survie de sa famille, certes, mais surtout continuer d’écrire, de porter témoignage, avant que le destin s’en mêle. Ces années mexicaines furent, pour Serge, de grande solitude, mais aussi d’intense créativité. Il écrit « pour le seul tiroir », à la fois conscient de la valeur de son œuvre et convaincu que l’époque n’est pas mûre pour la recevoir, mais il écrit du matin au soir, sans s’accorder le moindre repos, presque frénétiquement, comme tenaillé par une sorte de quête mystique. En cinq ans, sa production atteint des niveaux impressionnants. Qu’on en juge : outre qu’il achève la rédaction des Mémoires d’un révolutionnaire, il rédige Les Années sans pardonCarnets, les Derniers Temps [22] et Vie et mort de Léon Trotski [23]. À cela, qui n’est pas rien, il faut ajouter une quantité infinie de nouvelles, poèmes, essais, dont certains demeurent inédits, et d’articles, qui lui permettent de toucher quelques subsides et sont publiés dans la presse nord-américaine, grâce à son ami Dwight Mac Donald, et latino-américaine. Serge y aborde des thématiques aussi différentes que le Mexique précolombien [24], l’antisémitisme, la guerre du Pacifique, le Japon, l’Allemagne, le ghetto de Varsovie, tant d’autres encore.

Pourtant, Serge, qui fut d’abord écrivain, n’accorde qu’une importance secondaire à son travail de création littéraire. Pour le moins, il ne le sépare pas de son activité politique au sein d’une « émigration socialiste composite et plutôt défavorisée », cette communauté militante n’ayant, comme il le dit lui-même, « jamais cessé de maintenir [sa] protestation contre tous les despotismes sans exception » ni « consent[i] à dénoncer certains camps de concentration en faisant le silence sur d’autres… » [25]

Avec quelques-uns de ces exilés non conformes – et parmi eux, entre autres, les « poumistes » espagnols Julian Gorkin, Narciso Molins i Fabregas, Sergio Balada, le « psopiste » français Marceau Pivert, le poète Benjamin Péret, l’ex-communiste italien Paul Chevalier (Léo Valiani), l’écrivain polonais Jean Malaquais (Vladimir Malacki) et l’ex-communiste allemand Gustav Regler –, Victor Serge fonde un petit cercle de réflexion, « Socialismo y Libertad », animé du désir de reconstruire, au-delà des anciennes divisions entres socialistes, anarchistes et communistes, un grand mouvement socialiste internationaliste. Le groupe éditera deux revues d’excellente facture : Análisis, et plus encore Mundo – dont Vlady et José Bartoli seront les illustrateurs. Outre des informations sur la résistance antifasciste en Europe, on y trouve des analyses de haut niveau sur la culture mexicaine, l’indigénisme, le cardénisme, la problématique latino-américaine, mais aussi sur la psychologie, le bolchevisme, la question juive, le nationalisme et la question du totalitarisme, abordée sans céder aux sirènes de la propagande pro-américaine et dans une double perspective, européenne et latino-américaine.

Jusqu’à nos jours, l’histoire est demeurée résolument muette sur cette expérience, à bien des égards unique, du groupe « Socialismo y Libertad » [26] et de sa revue, Mundo, qui représenta l’un des rares espaces de débat et d’analyse politiques où, au-delà de tout dogmatisme et sectarisme de chapelle, des socialistes de diverses tendances purent réellement échanger des idées. Inutile de préciser qu’en son temps ce projet éditorial se heurta à la franche hostilité d’une gauche mexicaine largement inféodée aux directives de Moscou et qui s’arrangea pour le déconsidérer et le boycotter. Ainsi, parce qu’ils étaient la conscience inaudible d’une révolution russe ayant accouché du pire, la rencontre de Serge et de ses amis avec le Mexique eut tout du rendez-vous manqué et de l’hypothèse impossible.

Manipulés dans la coulisse par des agents d’influence pro-soviétiques – parmi lesquels Otto Katz, Léo Zuckermann, Paul Merker, Anna Seghers, Ludwig Renn et Vittorio Vidali –, le Parti communiste mexicain et le journal El Popular, dirigé par Vicente Lombardo Toledano, entreprennent une campagne visant à obtenir l’expulsion de Serge et de ses compagnons du Mexique sous l’extravagante accusation d’être des agents du nazisme [27].

« Dans les rues de Mexico, écrit Serge, j’éprouve la sensation singulière de n’être plus hors du droit. N’être plus l’homme traqué, en sursis d’internement ou de disparition… “Méfiez-vous, me dit-on seulement, de certains revolvers” Cela va de soi. J’ai trop vécu pour ne vivre que dans l’immédiat. » [28]La méfiance était bonne conseillère puisque, le 1er avril 1943, il échappe à une tentative d’assassinat quand, aux cris de « Mort à la Cinquième Colonne », une centaine de nervis staliniens armés de poignards, de matraques et de pistolets, assiègent le local du Centre culturel ibéro-mexicain où Serge doit s’exprimer en public.

Si elle n’atteignit pas son principal objectif, la campagne stalinienne de discrédit contribua à isoler politiquement le groupe « Socialismo y Libertad », et Serge du même coup. De fait, il eut ici peu d’amis. Le plus proche d’entre eux fut sans doute le psychanalyste juif autrichien Fritz Fraenckel, qui avait organisé, en Espagne, le service sanitaire des Brigades internationales avant de devenir un adversaire définitif du totalitarisme stalinien [29]. Personnage méconnu, F. Fraenckel exerça une profonde influence sur Serge, le poussant à étudier la relation complexe entre psychologie et socialisme que notre auteur analysera dans un texte portant le même titre publié dans Mundo. Parmi les amis mexicains, il faut citer Octavio Paz, même si la seule personne avec laquelle il entretint des liens de profonde amitié fut certainement Ramón Denegri, vieux magoniste et ex-ambassadeur du Mexique auprès de la République espagnole.

Victor Serge meurt le 17 novembre 1947 dans un taxi, seul, avec, en poche, un poème – Mains – qu’il n’est pas parvenu à remettre à Vlady. Le chauffeur dépose le corps au poste de police le plus proche. Écoutons le témoignage de son ami Julián Gorkin : « Passé minuit, nous trouvâmes le corps. Dans une pièce aux murs gris, nue et misérable, il était étendu sur une vieille table d’opération. Les semelles de ses chaussures, usées jusqu’à la corde, étaient trouées. Il portait une chemise d’ouvrier. Un morceau de sparadrap maintenait sa bouche fermée, cette bouche qu’aucune des tyrannies n’était parvenu à bâillonner. Ce corps aurait pu être celui d’un vagabond recueilli par charité. Mais n’avait-il pas été un éternel errant de la vie et de son idéal ? Son visage portait encore une expression d’ironie amère et de protestation, la dernière de Victor Serge, un homme qui, sa vie durant, avait protesté contre les injustices humaines » [30]. Cause de la mort : attaque cardiaque, selon le rapport médical. Comme Tina Modotti, ex-agent soviétique, morte de la même manière : dans un taxi et d’une attaque cardiaque… Empoisonnement ? Improbable, mais des doutes subsistent. Notons simplement que Serge était effectivement malade du cœur et ajoutons qu’aucune autopsie ne fut pratiquée. Quelques jours après le décès de Serge, Ramón Denegri confie à Vlady : « Il faut que vous sachiez que l’on a tué votre père. » Ainsi, la vérité sur la mort de Victor Serge ne sera jamais sûre.

 

 

[1Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2001, p. 556. Édition présentée par Jil Silberstein et établie et annotée par Jean Rière.

[2Mémoires d’un révolutionnaire…, op. cit., p. 808.

[3Victor Serge, Carnets, Arles, Actes Sud, 1985, p. 115.

[4Sur le sujet, lire « L’affaire Victor Serge et la gauche française », de Jean-Louis Panné, in Communisme, n° 5, 1984, pp. 89 à 104.

[5Victor Serge, Destin d’une révolution. URSS 1917-1937, Paris, Grasset, 1937, 326 p. Réédition in Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, op. cit., pp. 315 à 493.

[6Ces cinq romans furent réunis dans Les Révolutionnaires (cycle romanesque) par Le Seuil, en 1967. Les Hommes dans la prisonNaissance de notre force et Ville conquise ont été réédités par Climats en 2004.

[7Mémoires d’un révolutionnaire…, op. cit., p. 501.

[8Victor Serge, Les Années sans pardon, Paris, La Découverte-Poche, 2003, p. 80.

[9Mémoires d’un révolutionnaire…, op. cit., pp. 792 et suivantes. En 1937, Serge soutint une forte polémique avec Trotski, dont la presse militante de l’époque se fit l’écho. Dans les années qui précédèrent le crime de Coyoacan, les relations entre les deux opposants étaient devenues difficiles, car, en plus de juger prématurée la création de la IVe Internationale, Serge cherchait à expliquer la dégénérescence soviétique par certaines erreurs de la vieille garde bolchevique, chose que Trotski ne pouvait tolérer. L’autre élément de discorde concernait le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), parti avec lequel Trotski avait rompu tout lien à la suite de sa participation au Frente popular espagnol.

[10Enzo Traverso, Le Totalitarisme. Le XXe siècle en débat, Éditions du Seuil, Paris, 2001, pp. 278 à 281.

[11Mémoires d’un révolutionnaire…, op. cit., p. 733. On y lit : « À l’heure actuelle, nous sommes de plus en plus en présence d’un État totalitaire, castocratique, absolu, grisé de sa puissance, pour lequel l’homme ne compte pas. »

[12Adam Hochschild, The Unquiet Ghost. Russians Remember Stalin, Penguin Book, 1995, p. 290.

[13Mémoires d’un révolutionnaire…, op. cit., p. 810.

[14Mémoires d’un révolutionnaire…, op. cit., p. 813.

[15Varian Fry (1908-1967) raconta cette histoire dans La Liste noire, Paris Plon, 1999.

[16Dwight Mac Donald (1906-1982), responsable de la revue Politics, et sa compagne Nancy firent leur possible pour faire venir Victor Serge aux États-Unis. Sans succès.

[17Max Eastman (1883-1999) dirigea, de 1910 à 1917, l’importante revue new-yorkaise The Masses.

[18Ancien militant des Industrial Workers of the World (IWW) et sympathisant magoniste, Frank Tannenbaum avait personnellement demandé à son ami le président Lázaro Cardenas l’asile politique pour Serge et sa famille, démarche qui finit par aboutir, après de nombreuses tracasseries bureaucratiques, un an plus tard.

[19Victor Serge, Lettres à Antoine Borie, originellement publiées dans Témoins n° 21 (Suisse, février 1959), et opportunément rééditées dans ce numéro d’À contretemps.

[20Malgré tous ses efforts, Serge ne parvint pas, en revanche, à rapatrier Liouba. Celle-ci traîna tragiquement sa folie très longtemps après la mort de Victor Serge, puisqu’elle décéda, à Marseille, en 1984.

[21Sur cette question, Serge écrivit Hitler contre Staline, seul livre qui fut publié de son vivant au Mexique, en 1942, aux éditions Quetzal, dirigées par Costa Amic.

[22Victor Serge, Les Derniers Temps, Grasset, « Les Cahiers rouges », Paris, 1998.

[23Victor Serge, Vie et mort de Léon Trotski, Paris, La Découverte-Poche, 2003. Pour écrire cette première biographie du « Vieux », Victor Serge compta sur la précieuse collaboration de Natalia Sedova, veuve de Trotski. La rupture entre Serge et Trotski n’avait, en effet, affecté en rien, l’amitié réciproque que se vouaient Victor et Natalia. Vlady se souvient encore, par exemple, que son père était ému aux larmes lorsqu’il rencontra Natalia Sedova peu après son arrivée au Mexique.

[24J’ai retrouvé parmi les textes inédits de Victor Serge conservés par Vlady, un long essai, presque un livre, consacré aux cultures précolombiennes.

[25« Entretien avec Victor Alba (16 octobre 1947) », in Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, op. cit., p. 895.

[26Un autre groupe « Socialismo y Libertad », animé par Julien Coffinet et Luce Fabbri, publia, entre septembre 1943 et juin 1944, à Montevideo, six numéros d’une excellente revue portant même nom. Indépendant du groupe de Mexico, « Socialismo y Libertad » de Montevideo s’inspirait pourtant de principes similaires et maintenait des contacts serrés avec les « Mexicains ». Lire à ce propos « L’exil de Julien Coffinet ou un marxiste hérétique à Montevideo », de Charles Jacquier, in Dissidences, n° 12-13, octobre 2002-janvier 2003, pp. 79 à 83.

[27Le 13 janvier 1942, El Popular titrait : « Les députés dénoncent les dangereuses activités de la Cinquième Colonne trotskiste. » Les dénoncés sont Victor Serge, Marceau Pivert, Gustav Regler et Julián Gorkin. La calomnie laissa trace dans les registres de l’histoire, puisque, aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai trouvé, dans les Archives générales de l’État, le nom de Victor Serge sur une liste de dangereux étrangers catalogués comme « nazifascistes ».

[28Mémoires d’un révolutionnaire…, op. cit., p. 813.

[29On lira un magnifique portrait de Fritz Fraenckel dans les Carnets de Victor Serge, op. cit., pp. 103 à 107.

[30Julián Gorkin, La muerte en México de Victor Serge, Paris, 1957. Ce texte est disponible, en espagnol, sur www.fundanin.org/

 

Mexique : l’impossible peut-il devenir possible ?

 

EDWIN F. ACKERMAN, Jacobin, 27 juin 2018

Pour sa troisième course à la présidence, Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO) détient une avance écrasante de 17-20 points de pourcentage en vue de de l’élection dimanche le 1er juillet. Comme lors ses tentatives passées, les ennemis puissants abondent. Deux des hommes les plus riches du pays ont ouvertement pris position contre lui, envoyant des messages à leurs employés les mettant en garde contre un « modèle économique imminent … qui donne des cadeaux sans avoir à travailler » et les exhortant à voter pour « préserver le système économique qui vous permet avoir votre travail.  »

Les attaques sont recyclées des élections précédentes: la vieillesse d’AMLO (bien qu’il n’ait que soixante-quatre ans), le spectre d’une débâcle de style vénézuélien, un « retour » aux stratégies protectionnistes échouées du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) des années 1970.

AMLO, qui se présente sous la bannière de son récent mouvement Movimiento de Regeneración Nacional (MORENA), est dans une course à quatre. Il affronte Ricardo Anaya, un autoproclamé néo-libéral à la tête d’une coalition entre les partis du centre-droit et du centre-gauche (Parti de l’Action Nationale [PAN] et Parti de la Révolution Démocratique [PRD]). Il y également, sous enquête pour blanchiment d’argent, Jose Antonio Meade, l’actuel bureaucrate du régime PRI, et Jaime Rodriguez Calderon, qui a démissionné de son poste de gouverneur du Nuevo Leon pour mener une campagne indépendante en tant que « outsider » folklorique dont la principale contribution au cycle électoral jusqu’ici a été sa proposition de couper les mains des fonctionnaires corrompus.

AMLO est venu très près de gagner avant. En 2006, il a perdu moins de 1% des voix lors d’une élection marquée par des irrégularités (bien qu’il n’ait jamais été possible de savoir à quel point ces irrégularités étaient systématiques). En 2012, il a perdu par un pourcentage plus important (6%), lors d’une élection où les tactiques d’intimidation et de corruption du candidat du PRI Peña Nieto ont été bien documentées.

Qu’est-ce qui explique son succès astronomique maintenant?

Le gouvernement sortant de Peña Nieto a présidé à une croissance économique anémique qui a laissé les niveaux de pauvreté – qui oscillent autour de 50 % – pratiquement intacts. Le nombre de morts causés par la guerre de la drogue, déjà dans les centaines de milliers, a atteint un sommet historique l’année dernière. Des cas de corruption très médiatisés ont miné l’administration du PRI.

Lopez Obrador a utilisé ces années pour construire son personnage anti-établissement.  Sa figure est devenue partie d’un subconscient collectif. Une publicité de campagne de MORENA qui omet intentionnellement son nom a utilisé une expression qui a attrapé avec le grand public: « Nous serions mieux avec vous savez qui . »

Mais le PRI n’est pas le seul grand parti politique à entrer dans le cycle électoral en plein désarroi. Le PAN, qui a gouverné le pays entre 2000 et 2012, s’est transformé en une « opposition de poche » pendant la présidence de Peña Nieto, soutenant en bloc la plupart de ses grandes réformes proposées.

Le PRD, qui avait appuyé AMLO lors de ses deux courses précédentes, est entré en crise après la défaite de 2012. Les centristes du parti ont pris le relais, rompant les liens avec AMLO. Le parti a ensuite signé un «Pacte pour le Mexique», promettant de se concentrer sur des objectifs politiques partagés avec la présidence de Peña Nieto. Cela a marqué le début d’une érosion de son identité en tant que parti d’opposition de gauche et a condamné toute tentative de passer à un message anti-establishment plus tard. La coalition PAN-PRD pour cette élection a été un échec.

Des alliances discutables

Le succès d’AMLO, cependant, est venu avec des alliances politiques discutables. Un large éventail de vieux adversaires a maintenant bizarrement changé d’avis.

Le pragmatisme a testé les principes plus d’une fois, le plus clairement dans l’alliance de MORENA avec le Partido Encuentro Social, d’inspiration évangélique conservatrice. AMLO a accepté tout le monde avec peu ou pas de contrôle. Ce n’est pas totalement surprenant de la part de quelqu’un qui était lui-même un membre du PRI (il faisait plus tard partie de l’aile gauche du parti qui s’est fragmentée à la fin des années 1980). Il n’est pas difficile de voir dans ces alliances les germes de scandales et de troubles à venir.

Cet «œcuménisme» contraste apparemment avec ses attaques récurrentes contre, comme il l’a inventé, la mafia del poder. La mafia avec le pouvoi» est une catégorie nébuleuse, mais se réfère principalement aux copains d’un État rentier.  Le concept permet à AMLO de conserver un discours politique conflictuel et de mettre en avant une critique d’un « système » sans avoir à spécifier des positions de classe structurelles. Il ne parle pas d’une classe capitaliste exploitant une classe ouvrière ou d’un 1 pour cent au-dessus de 99 pour cent. Il dessine plutôt un schisme beaucoup plus flou: une mafia qui a volé l’appareil d’État loin du « peuple ».

Peu de partisans d’AMLO votent naïvement. Pourtant, comme la victoire attendue d’AMLO approche, une effervescence populaire éclate dans les grands meetings qu’il tient à travers le pays. Si ce n’est que parce que les maux du pays sont si profonds, la présidence de Lopez Obrador a le potentiel de sortir des millions de personnes de la pauvreté, de reconstruire une nation ternie et d’élargir les horizons de revendications politiques acceptables.

 

Où va l’Amérique du Sud ?

 

 SEZERINO Glauber, Autres Brésil, 

Le cycle des gouvernements « progressistes », « post-néolibéraux », « néo-développementistes » ou encore « nationales-populaires », analysé dans ce dossier, semble bel et bien clôturé. Apparemment entrée dans un nouveau cycle conservateur ou « néolibéral », souvent présenté comme un virage « à droite », l’Amérique du Sud semble être aujourd’hui très loin du scénario optimiste des années 2000, période au cours de laquelle les indicateurs sociaux et économiques s’amélioraient sensiblement. En effet, depuis 2010-2012, le sous-continent voit ces indicateurs chuter, ce qui contribue à aggraver et approfondir la crise sociale et l’instabilité politique des États de la région.

L’affaire Odebrecht, source d’instabilité politique dans la région

L’affaire Odebrecht a été révélée le 21 décembre 2016 par une enquête du département de la Justice des États-Unis d’Amérique. L’entreprise de construction brésilienne Odebrecht, afin d’obtenir des avantages en matière d’accès aux marchés publics aurait, au cours des 20 dernières années, versé des pots-de-vin à des fonctionnaires de 12 pays : Angola, Argentine, Colombie, Équateur, États-Unis, Guatemala, Mexique, Mozambique, Panama, Pérou, République dominicaine et Venezuela.

Pressé par les enquêteurs, Marcelo Odebrecht et 77 autres cadres de l’entreprise sont passés aux aveux en 2017. Des dirigeants d’Amérique latine comme, par exemple, Jorge Glas (ancien vice-président de l’Equateur), Pedro Pablo Kuczynski (ancien président du Pérou) et Juan Manuel Santos Caldéron (président de la Colombie) sont menacés par des poursuites ou ont déjà été condamnés.
Conséquences : scandales publics, crise sociale et morale généralisée, instabilité politique.

Prenons l’exemple de l’Équateur. Le 2 août 2017, touché par des accusations de corruption dans le cadre de l’affaire Odebrecht, le vice-président Jorge Glas s’adresse au public dans une longue lettre par laquelle il clame son innocence, annonce qu’il conservera ses fonctions, et attaque très durement le président Lenín Moreno, lui rappelant que tous deux ont été élus pour poursuivre la politique initiée par l’ancien président Rafael Correa. Le 3 août, Moreno décide de retirer au vice-président Jorge Glas toutes ses attributions. Le 2 octobre 2017, Glas est arrêté et mis en détention préventive.

Avancées électorales et politiques de la droite sud-américaine

Dans de nombreux pays, des représentants de partis de droite remportent certaines victoires.

Au Chili, avec 57 % des votes, Sebastián Piñera est désigné candidat de la coalition de droite Chile Vamos à l’élection présidentielle de 2017. Homme d’affaires, il est une des personnes les plus riches du pays, avec une fortune estimée en 2017 à 2,7 milliards de dollars. Le 17 décembre 2017, il remporte l’élection présidentielle, au second tour face à Alejandro Guillier, avec plus de 54 % des voix. Son investiture a eu lieu le 11 mars 2018, date à laquelle il succède de nouveau à Michelle Bachelet.

De même, en Colombie, le candidat de la droite dure Ivan Duque, héritier politique de l’ancien président Alvaro Uribe, est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle colombienne qui se tenait dimanche 27 mai 2018, avec 39,2 % des suffrages. Il devra affronter au second tour du 17 juin, Gustavo Petro, candidat de la gauche indépendante et ancien maire de Bogotá qui, avec son mouvement Colombie humaine, obtient 25,09 % des voix et permet à la gauche de se maintenir au second tour.

En Argentine, la chute du peso et la mauvaise santé financière du pays ont contraint le Président Mauricio Macri, de la droite dure, à solliciter l’aide du Fonds monétaire international (FMI). Le Président a annoncé le mardi 8 mai 2018 son intention de recourir au FMI afin d’obtenir une aide financière, retournant ainsi à l’état de dépendance financière face à des organismes internationaux, desquels le couple présidentiel Kirchner avait tenu à s’autonomiser.

Des figures des gouvernements « progressistes » qui « s’accrochent » au pouvoir

Le 15 octobre 2017, à l’inverse de ce que prédisaient les sondages, le Grand Pôle Patriotique (GPP) du président vénézuélien Nicolas Maduro obtient 17 États, contre 5 pour la Table de l’unité démocratique (MUD), la principale coalition d’opposition de droite, lors d’élections régionales. Le 10 décembre 2017, le GPP remporte les élections municipales, celles-ci ayant été boycottées par la MUD. Le 20 mai 2018 Nicolás Maduro remporte 67,8 % des voix à la présidence contre 21,0 % à son principal adversaire, Henri Falcón, mais avec seulement 48 % de participation suite à un nouveau boycott de la MUD ; ce taux d’abstention est le plus élevé depuis 1956. Le 22 mai 2018, Maduro annonce l’expulsion du chargé d’affaire des États-Unis, durcissant ainsi la polarisation politique dans le pays. Le 24 mai 2018, il prête serment pour un deuxième mandat devant l’Assemblée nationale constituante, son mandat devant débuter le 10 janvier 2019.

De son côté, saisi par le Mouvement vers le socialisme, parti du président bolivien Evo Morales, le Tribunal constitutionnel bolivien décide, le 28 novembre 2017, de supprimer la limitation de mandats présidentiels adoptée lors du référendum convoqué par Morales en février 2016. Dans la foulée de cette décision de justice, Evo Morales annonce sa candidature à un quatrième mandat, invoquant une nécessaire « stabilité ».

De la même façon, en novembre 2017, six mois après sa victoire à l’élection présidentielle équatorienne, Lenín Moreno (successeur de Rafael Correa) convoque un référendum pour le 4 février 2018. La population est amenée à se prononcer sur sept questions, dont cinq portant révision de la constitution. L’une des questions d’ordre constitutionnelle, qui vise à revenir sur la possibilité pour un président de la République de se représenter pour un troisième mandat non consécutif, est considérée comme devant déterminer le retour ou non, en 2021, de l’ancien président Rafael Correa, jusque-là parrain politique de Lenín Moreno. Toutes les propositions sont approuvées à plus de 60 %.

Contexte de répression accrue contre les mouvements sociaux

Cette avancée de la droite sud-américaine a lieu dans un contexte de répression accrue sur les mouvements sociaux et leurs leaders, avec des cas emblématiques d’assassinats et de violations de droits humains.

En Argentine, le 1er août 2017, le militant Santiago Andrés Maldonado disparaît au cours de l’intervention des forces de polices venues réprimer la lutte des Mapuches contre l’appropriation de leur territoire à Cushamen. Le président Mauricio Macri, le chef du cabinet ministériel Marcos Peña, la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich et d’autres hauts fonctionnaires du gouvernement fédéral ont été mis en cause par la Ligue argentine des droits de l’homme, qui dénonce un « cas pénal typique de disparition forcée de personnes, concurremment avec entrave à l’action de la justice, violation des devoirs incombant à fonctionnaire public et abus d’autorité », selon l’énoncé textuel de l’objet de la dénonciation. Le 18 octobre 2017, le cadavre de la victime a été découvert près de l’endroit où, d’après la dénonciation, sa disparition se serait produite.

Au Brésil, l’assassinat de Marielle Franco le 14 mars 2018, femme noire, de gauche, élue au Conseil Municipal de Rio de Janeiro à la suite d’une campagne axée sur la défense des droits des populations noires et sur le combat contre le « génocide noir », devient probablement le symbole le plus brutal de cette situation. Dans ce pays, toute opposition à la violence d’une société de plus en plus inégalitaire est stoppée par la force : la criminalisation des mouvements sociaux n’a jamais été si forte avec l’explosion du nombre d’assassinat des défenseur.e.s des droits humains tué.e.s au Brésil en 2017. Selon le Comité brésilien des défenseurs des droits humains, 62 personnes œuvrant pour ces droits ont été assassinées entre janvier et septembre de l’année dernière.

Par ailleurs, le 12 juillet 2017, l’ancien président brésilien Luis Inacio Lula da Silva est condamné à neuf ans et six mois de prison pour corruption passive et blanchiment d’argent, peine qui sera aggravée en appel le 24 janvier 2018, à douze ans et un mois de prison. Le 25 janvier 2018, Lula est néanmoins désigné candidat du Parti des travailleurs, pour l’élection présidentielle. Le 4 avril 2018, dans un contexte de fortes tensions, les juges de la Cour suprême rejettent la demande d’Habeas corpus de Lula par six voix contre cinq, ouvrant ainsi la voie à son emprisonnement. Le lendemain, le juge responsable pour la condamnation en première instance émet un ordre d’arrestation à son encontre, et il est arrêté le 7 avril. Depuis, les mouvements sociaux contestant la légitimité de son arrestation et exigeant sa libération afin d’être candidat aux élections d’octobre 2018 sont très importants. Il est encore aujourd’hui le favori des sondages.

La fin, dans les faits, de l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR)

Le 20 avril 2018, après plus d’une décennie d’existence [1], l’Union des Nations sud-américaines (UNASUR) a connu la plus grande crise de son histoire. Six pays – l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Paraguay et le Pérou – ont décidé de suspendre leur participation au sein de l’organisation. Cela reflète bien la perte d’influence des gouvernements « progressistes » et leur capacité à peser géopolitiquement dans le sous-continent sud-américain.

Notes

[1elle était née à l’initiative de l’ancien président du Venezuela Hugo Chávez pour promouvoir l’intégration régionale autonome vis-à-vis des États-Unis sur le plan économique et politique

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